Conférence 2020 de Philippe Aubert à Cerisy sur les angles morts du numérique

Colloque Cerisy sur les “angles morts du numérique”

Intervention de Philippe Aubert

 

 

Bonjour.

 

Merci beaucoup à Edith et à toute l’équipe de Cerisy, qui tiennent le coup malgré la COVID,

Merci à la direction  de ce colloque de l’avoir maintenu et de me donner la parole aujourd’hui,

Merci à vous tous les participants de venir m’écouter.

 

Je remercie également chaleureusement mes accompagnateurs Sylvain VALOIS et Christophe CADIOU pour leur aide à la rédaction de ce propos.

 

Je suis enchanté de revenir ici à Cerisy, pour la deuxième fois cette année, suite au formidable colloque sur la traduction qui a eu lieu le mois dernier.

 

Je fais directement le lien avec cette intervention précédente, dont la problématique était ENJEUX DE LA TECHNOLOGIE POUR LES PERSONNES EN SITUATION DE HANDICAP et qui s’inscrivait dans le thème plus général de “La traduction dans une société interculturelle”.

           

J’ai  41 ans dans quelques jours.

J’ai le sentiment d’avoir déjà eu une vie bien remplie !

J’ai fait de longues études universitaires ; beaucoup voyagé ; rencontré beaucoup de monde.

Et pourtant, je peux considérer que le numérique ne m’a peu concerné, en direct ; sauf, progressivement depuis 5 ans.

Ce n’est donc pas d’ « angles morts », mais « d’un trou noir » du numérique, ou de « chemins de traverses », dont il faudrait plutôt parler !

 

En réalité, je suis bien conscient que la numérisation de mon environnement m’a influencé,  comme tout un chacun, mais je suis resté à distance.

Et, loin de considérer que c’est une faiblesse, je pense  que c’est une force, pour aborder maintenant avec lucidité,  l’utilité du numérique, pour moi, et pour des personnes en situation de handicap.

Je peux résumer ma vie en cinq phases :

  • La survie,  après ma naissance difficile, et l’expression de mon envie de vivre ;
  • La conquête de ma communication et de la langue française ;
  • Le temps des épreuves : « es-tu capable de faire des études ? » ; « à quoi cela sert que tu fasses des études supérieures, puisque tu n’auras jamais d’activité professionnelle ? ».
  • L’affirmation de ma rage d’exister, finalisé par un livre portant ce titre ;
  • Le moment du « pouvoir d’agir » et de prendre des responsabilités.

 

Seule cette dernière phase s’est réellement engagée avec le numérique, mais c’est aussi une période où j’acquiers des responsabilités et un pouvoir d’agir, donc c’est un moment où je peux chercher par moi-même, les moyens dont je dois disposer, en fonction de mes objectifs de vie.

De ces années, sans presque de numérique, j’ai acquis  une forte indépendance  par rapport à la prévalence absolue des  solutions techniques, malgré ma très grande dépendance physique.

Beaucoup de solutions sont d’abord en nous, et dans nos rapports aux autres, humains et non humains, les vivants.

J’ai accumulé des matériels inutiles, et refusé souvent des solutions technologiques coûteuses, qui prétendaient abusivement remplacer mes vrais besoins d’accompagnement humain.

Ma problématique n’est donc pas de nier l’apport du numérique, mais de comprendre mieux son utilité, y compris sur ce qui m’a manqué dans ma vie antérieure et qui ne doit pas manquer à d’autres.

Mon expérience du « manque » doit servir aux autres, c’est pourquoi la participation à ce colloque m’a beaucoup intéressé. J’espère que les relations que j’y noue seront durables.

 

Je vais m’exprimer à partir de ma petite expérience, non pas par égocentrisme, mais parce que je pense qu’il faut que chaque individu, quelque soit sa situation, développe soit même sa propre analyse pour que collectivement nous puissions avancer, et intégrer favorablement le numérique.

Je crois sincèrement qu’il faut que les démarches collectives soient associées à des démarches au niveau des individus. Je crois qu’il nous faut donc proposer des méthodes adaptées. Je voudrais m’y efforcer.

Je m’exprime donc en tant que non-spécialiste du numérique, mais comme utilisateur un peu particulier, qui depuis très jeune, soulève, souvent malgré lui,  un grand nombre de questions importantes sur l’évolution de notre société. 

Je crois d’ailleurs que j’ai choisi de faire des études de  sociologie à cause de cela !

 

Je vais donc vous expliquer les questions que je me suis posées au fil du temps où le numérique est entré dans ma vie. Cela fera-t-il peut-être écho à vos vies, à vos réflexions ?

 

Très intéressé par ce sujet, je reconnais que le numérique concerne toutes nos vies, que la mienne n’y fait pas exception, bien au contraire. 

 

Toutefois, je garde avec le numérique une saine distance, pragmatique, par rapport à mes difficultés propres, et à la conception de ma place dans la société.

 

Mais avant tout, laissez-moi, s’il vous plaît, me présenter un peu plus complètement.

 

Je suis titulaire de deux master 2, un en sociologie, et le second en pratiques inclusives du handicap. Je commence une activité d’auteur, de conférencier et de formateur.

 

Je rejoins cette année une équipe pédagogique dans l’enseignement supérieur, au sein même de l’institut de formation dans lequel j’ai obtenu mon deuxième diplôme.

 

J’ai un handicap de naissance, je suis infirme moteur cérébral, et je n’ai pas l’usage de la parole, ni le contrôle de mes mouvements.

Je vous parle via une synthèse vocale que je commande par voie oculaire. Je n’ai jamais prononcé un mot, ni écrit manuellement un mot.

 

Je crois profondément que nous assistons à l’émergence d’une génération nouvelle de personnes en situation de handicap, et de personnes dites valides, qui ont à cœur de se réunir dans des projets d’avenir et porteurs de sens. Je me réjouis d’être un des représentants de cette génération.

 

C’est le fondement de l’association  Rage d’exister, que j’ai créée avec quelques amis ; association que vous pouvez retrouver sur Facebook et LinkedIn.

 

Je me dois aussi de préciser dans cette présentation, le fait que j’ai été récemment nommé pour trois ans de mandature, comme Personne qualifiée, au sein du Conseil National Consultatif des Personnes Handicapées, et qu’au sein de ce CNCPH, je vais désormais présider le premier Conseil pour les Questions Sémantiques, Sociologiques et Éthiques. Un honneur et une énorme responsabilité pour moi !

 

En 2018, est paru mon premier livre, Rage d’exister, dans lequel j’évoque mon combat, notamment  vis-à-vis de l’Education  Nationale qui a tenté un moment de me dissuader de poursuivre mon parcours scolaire vers l’enseignement supérieur.

 

J’y mets également en perspective les nombreuses difficultés, sociales, et culturelles, que nous vivons, ainsi que les rapports, souvent humiliants avec les normes sociales ambiantes.

 

J’ai forgé le couple de termes « handification et validification » pour rendre compte de l’extrême tension entre injonctions contradictoires, à travers lesquelles nous nous construisons, nous les personnes en situation de handicap. 

 

Ma problématique aujourd’hui est d’associer mon rapport progressif au handicap et mon expérience de vie, de mon enfance à maintenant, avec les grandes transformations de la société. Un rapport, ni spontané, ni simple !

 

Je vais vous expliquer les moments-clés des relations entretenues progressivement  avec l’informatique et le numérique, en fonction des étapes de ma vie, de façon  à pouvoir formuler  les questions que je me pose actuellement.

 

J’ai dû me battre pour faire reconnaître mon intelligence, et plus encore son intérêt et son utilité, notamment contre les canons de l’Education Nationale, d’ailleurs, à l’époque, très peu informatisée.

 

On m’a proposé très peu de choses sur ce chapitre, tout au long de ma scolarité.

 

J’ai commencé à m’exprimer par le langage spontané des signes.

 

Dès ma plus tendre enfance, mes proches ont vu dans mes yeux pétillants que j’avais un grand désir d’entrer en relation avec les autres, une envie insatiable d’exprimer mes émotions et d’affirmer ce que je voulais, et  une volonté farouche de communiquer.

 

J’ai essayé divers systèmes de communication, qui en étaient, à  l’époque, dans les années 80, aux premiers balbutiements.

 

A l’âge de 3 ans, dans mon premier centre, les professionnels, déjà amadoués par les mimiques de mon  visage,  ont essayé de me faire pratiquer la machine “Carba”.

 

L’objectif pédagogique du Carba était de placer dans des cases des objets ou des lettres sur lesquels je devais cliquer pour montrer que je pouvais les reconnaître. Les objets changeaient régulièrement, afin de renforcer la mémoire. 

         Au fur et à mesure, les lettres pouvaient devenir des mots ; j’aimais, et cela me faisait progresser !

 

          C’était aussi le temps des tous premiers ordinateurs spécialisés. Je m’exerçais avec différents styles de licorne, ou de  contacteurs placés sur diverses parties du corps (tête, genou…).

 

Une licorne, en plus d’être l’animal mythique et majestueux, est un système de casque mis sur ma tête qui me permettait de pointer des objets, des lettres sur un tableau, placé en face de moi directement sur mon fauteuil.

 

En parallèle, j’ai un peu utilisé les symboles du système “Bliss”, mais cela ne me satisfaisait pas vraiment.

C’était trop simpliste, et je trouvais que je ne pouvais pas exprimer toutes mes idées et émotions.

 

Dès l’âge de 6 ans, j’ai commencé à développer moi-même, une méthode pour calculer et anticiper les jours, les dates, et  le fonctionnement du calendrier.

 

Ma méthode s’est minutieusement affinée, au fil du temps. Cela paraît insignifiant, mais ainsi, j’ai su m’organiser, anticiper, en un mot, m’autonomiser !

 

J’avais un objectif, celui de prévoir le maximum de choses, compte tenu de mon  entière dépendance aux autres !  

Cela me rassurait, et me donnait l’impression d’être acteur de mon temps, sans quoi, je déprimais.

 

Je comprends aujourd’hui que je me construisais ainsi une sorte de béquille intellectuelle qui me permettait de compenser à l’époque, peut-être, un manque d’outils.

 

Depuis, mon agenda est évidemment numérique. Cela fascine souvent mon entourage de voir avec quelle attention méticuleuse je tiens à jour mon agenda, maintenant numérisé.

 

Suite à ces diverses méthodes d’apprentissage, même si je n’ai jamais prononcé un mot, ni écrit un mot de mes propres mains, j’ai quand même réussi à visualiser les formes des lettres et à construire des mots, des  phrases… 

 

Et mon principal moyen d’expression est devenu l’épellation, lettre par lettre. On me dicte d’une certaine façon l’alphabet et je réponds par des mouvements de ma tête et des yeux oui ou non. Je l’ai inventé avec ma famille.

 

Mais, au fait, quand ai-je vraiment  rencontré le numérique ?

 

Une question majeure dans ma relation avec l’informatique est celle de l’interface.

 

Étant limité dans mes capacités d’action physique, l’interface qui m’est proposée est une condition majeure de mes possibilités d’accès à l’ordinateur.

 

Mes premiers pas avec le numérique, vers mes sept à huit ans, je les ai faits avec HECTOR, un ordinateur avec un logiciel de synthèse vocale et une petite imprimante intégrée.. Je le commandais avec ma tête.

 

L’avantage principal était que je pouvais communiquer de façon autonome. L’inconvénient premier était l’accent suisse du logiciel, qui me troublait.

 

Moi qui raffole du chocolat et de la fondue suisses, j’aurais quand même préféré avoir une voix sans accent suisse !

Autres inconvénients majeurs : le fait d’avoir un interface supplémentaire entre moi et mon interlocuteur, ainsi que la grande frustration d’un système trop lent par rapport à ma pensée !

 

Pendant, toute ma scolarité secondaire. Rien ! Aucune proposition d’informatique et de numérique. Rien !

J’ai bien fait quelques tentatives personnelles, mais trop difficiles d’utilisation pour moi et mes accompagnateurs.

 

Dès la fin du lycée et au début de mes études supérieures, j’ai eu la possibilité de travailler avec un ordinateur.

Cependant, ce n’était pas moi directement qui me servais de cet outil, mais, la, ou, les personnes qui travaillaient avec moi.

 

Parallèlement, j’ai, comme presque tout le monde, fait l’acquisition d’un téléphone portable. Dont je suis rapidement devenu accro, et dont je ne peux aujourd’hui plus me passer.

 

Mais je ne pouvais alors l’utiliser moi-même. J’étais toujours obligé de passer par une tierce personne. 

 

Cet outil me permettait cependant en 2008, d’être déjà dans une relation directe avec mon entourage. Mes accompagnateurs écrivant mes messages que je leur dictais grâce à mon système d’épellation.

Ce dispositif ne m’était donc d’aucune utilité lorsque je me retrouvais seul. Ce n’était donc pas un facteur d’autonomie, mais plutôt un simple facilitateur de ma relation au monde.

 

Ce trouble, ces difficultés par rapport aux interfaces et à l’utilisation en autonomie, ont façonné plusieurs réflexions chez moi.

J’ai développé ainsi un certain scepticisme vis à vis de l’utilité de ces outils technologiques pour moi.

 

Ne pouvant pas ou peu m’en servir moi même à l’époque, je doutais de leur intérêt  pour moi, compte tenu de leur coût financier et de l’investissement personnel que je devais y consacrer pour m’y adapter.

 

A quoi pouvait bien me servir un téléphone portable ?

 

Ce scepticisme a ouvert une réflexion  sur l’intérêt des techniques pour moi, mais aussi plus largement sur les thèses du transhumanisme.

Je voyais dans cette évolution un certain danger, que j’ai exprimé alors.

 

J’ai donc mis du temps à me réconcilier avec les outils du numérique.

 

Heureusement, une amie fidèle depuis 30 ans, ergothérapeute, m’a convaincu de faire un essai avec un nouvel outil, mon actuel logiciel de commande oculaire !

 

Avec prudence, j’ai tenté l’expérience.

 

J’ai rapidement été conquis par la possibilité qui m’était offerte de communiquer directement, par moi-même avec mon environnement.

Depuis maintenant trois ans, je l’emploie avec ses qualités et ses limites.

 

COMMUNICATOR est un logiciel qui crée une interface spécifiquement construite pour être contrôlée avec une commande oculaire.

Au sein de cette interface et grâce à mon regard, je peux accéder à mes mails, mes SMS.

 

Mais, au delà de l’utilisation des outils classiques du numérique, COMMUNICATOR propose des fonctionnalités qui lui sont spécifiques.

 

Initialement créé pour les chirurgiens, les pilotes d’avions ou de drônes ou de conducteurs de bolides, la barrette de commande oculaire PC eye produit par la société suédoise Tobii me permet ainsi, après calibrage sur la position de mes yeux dans un espace 3D, d’écrire, grâce à mes yeux, des phrases qu’il m’est possible, entre guillemets, de dire par le biais d’une synthèse vocale intégrée au logiciel.

 

Dans ce cadre, je peux rédiger des textes entiers, dont je peux rythmer la vocalisation à l’aide, de pauses.

 

Comme vous pouvez vous en douter, un outil tel que celui ci, est, pour quelqu’un présentant des restrictions physiques comme les miennes, d’une utilité formidable !

 

Rendez-vous compte ! Le numérique me permet, moi qui n’ai pas l’usage de mes doigts, d’utiliser les fonctionnalités essentielles d’un téléphone et d’un ordinateur !

 

Cela me donne une autonomie et un accès à une vie privée qui me sont chères. J’ai aussi, au travers de cet outil, accès à un pouvoir d’agir nouveau.

Je suis maître de ma communication avec le monde.

 

Communicator est le moyen qui me permet aujourd’hui de m’adresser à vous.

 

Je dois dire que ma vie a radicalement changé depuis l’arrivée de cet outil.

C’est pour moi un outil de communication essentiel, mais aussi, et je vais vous le détailler, c’est le coeur de ma démarche de travail aujourd’hui.

 

Cela me permet de développer à la fois ma vie sociale, et ma présence professionnelle et publique, d’une manière qui me satisfait chaque jour davantage !

 

En équipe, notre utilisation des outils du numérique se développe.

Depuis le début de l’année 2020, j’ai profondément changé ma façon de travailler en équipe, et cela génère de nombreuses réflexions vis à vis de mon autonomie et de ma capacité de travail.

 

Auparavant, j’utilisais énormément mon logiciel COMMUNICATOR pour la création de mes écrits.

Je rédigeais donc moi-même, soit seul, soit sous la dictée, soit en collaboration avec mon équipe, les phrases constituant mes mails, mes conférences et plus largement mes interventions.

 

D’un côté, cette méthode assure ma participation, ma compréhension et mon engagement dans les sujets que je traite.

De l’autre, cette autonomie, est, pour moi, une contrainte temporelle majeure.

Si je suis seul, je mets en effet un temps très long pour rédiger une phrase, ce qui rend la rédaction d’un écrit très longue.

La solution inverse, impliquant que la personne qui travaille avec moi, écrit elle-même le texte en me consultant, n’est pas satisfaisante.

J’ai du mal à réfléchir sur un texte que je ne peux pas visualiser directement.

 

Nous avons trouvé une solution : Je produis un écrit très bref, condensé, de mon expérience et mes connaissances, sur le thème qui nécessite une intervention, sur mon logiciel COMMUNICATOR.

 

Dans ce contexte,  j’ai entrepris une réflexion méthodologique approfondie sur le travail individuel et collectif, en me servant des travaux de Héléne Mialet  sur le mode de fonctionnement  de Stephen Hawking, exposé dans son livre “A la recherche de Stephen Hawking”.

 

Tout comme lui, je ne peux développer pleinement mon pouvoir d’agir qu’en collaboration avec le réseau, humain et non humain qui m’entoure.

 

Ces travaux sont largement inspirés des recherches de la sociologie de la traduction, de Bruno Latour notamment, et des concepts d’acteur-réseau et d’intelligence redistribuée.

 

La personne qui travaille avec moi reprend ce texte sur un autre ordinateur, dont l’écran est  projeté face à moi.

A partir de ma réflexion initiale, le travail de formulation et de rédaction commence ; ceci est rendu possible par une communication constante entre mon accompagnateur et moi.

 

Son rôle est alors de me faire, autant sur le fond que sur la forme, des propositions qui viennent alimenter ma réflexion sur le sujet. Je valide ou non ces propositions, et en fait à mon tour.

 

Une fois cette gymnastique achevée, le texte est collé dans mon logiciel de synthèse vocale, et nous le retravaillons ensemble, pour que la prononciation et le rythme me conviennent.

 

Ma compréhension de mon identité d’acteur réseau, en parallèle avec cette explicitation des modes de travail de Stephen Hawking, m’ouvre beaucoup de perspectives.

 

Cette compréhension m’a fait voir l’articulation entre la pensée individuelle et le travail collectif.

J’entraperçois maintenant ce que pourrait être un outil numérique qui soutient, et donne de la profondeur à une action de réflexion.

 

Le directeur de TF1 Patrick LE LAY, disait un peu cyniquement en 2004 : “Notre travail consiste à rendre disponible le temps de cerveau auprès de nos annonceurs publicitaires”.

 

Mon intérêt pour le numérique se détache fortement de ces considérations.

 

Mais je crois que c’est peut être à travers ce souci d’un usage utile, maîtrisé des outils du numérique, que ce dernier doit être interrogé.

 

Partir de mon expérience est, selon moi, un angle mort qui permet de travailler avec vigilance cette capacité à contrôler sa pensée, assisté par le numérique.

 

Retournons  cette remarque du directeur de TF1.

 

Si le numérique était, au contraire du vol de nos cerveaux disponibles, de nos consciences, un outil permettant de les développer et de les mettre en lien ?

C’est, en tout cas, l’usage que je tente d’en faire dans ma vie.

 

Il est vrai que la puissance du numérique et l’étendue de son emprise sur nos modes de fonctionnement et de communication sont préoccupants.

Il faut garder cette préoccupation en tête et ne pas baisser la garde. Mais cela ne doit pas nous empêcher, tel un judoka qui tire avantage de la force de son adversaire, d’utiliser cette puissance dans une optique de développement des consciences.

 

A ce titre, ma difficulté dans le rapport aux interfaces numériques, est pour moi une chance !

Je me rends compte à la fois de ma grande dépendance sur ce plan, tout en restant extrêmement vigilant à la distance que je dois préserver.

 

Le numérique est un acteur important de mon réseau, mais je tiens à dialoguer avec lui en toute indépendance.

 

C’est ce qui motive ma réserve vis-à-vis des travaux proposés notamment par Elon Musk, concernant l’implantation dans le cerveau d’une puce électronique.

 

Moi qui ne peux rien contrôler, je pourrais en avoir grand besoin, mais cela me donnerait-il pour autant plus de contrôle ?

 

Ma vie m’a permis de développer une forme d’indépendance et de distance, que je veux conserver.

 

Cette distance me permet de me couper de mon réseau, de penser par moi même.

Je tiens à ce choix, à ce pouvoir d’agir, avec ou sans cet acteur numérique.

 

Je suis encore dans une phase de découverte des fonctionnalités de mon outil.
            Je comprends maintenant que je peux mettre le numérique au service de ma participation à la société. C’est pour moi un nouvel univers. 

 

Pendant le confinement, j’ai participé comme nous tous à des vidéoconférences, et j’ai développé ma capacité à prendre part à ces discussions.

Il me reste encore beaucoup à faire pour travailler de façon optimale avec mon équipe et mes interlocuteurs.

 

            Le numérique sert-il mon pouvoir d’agir ? Quelles sont les conditions de mon pouvoir d’agir et de mon pouvoir de discernement ?

 

Pour moi, le numérique est une source d’accès à des bibliothèques en ligne, des connaissances mondiales sur mes sujets de prédilection et d’affinités.

 

Lorsque j’étais étudiant, j’ai évidemment pu me rendre à l’intérieur des bibliothèques physiques des campus respectifs par lesquels je suis passé, et y retirer les ouvrages souhaités pour approfondir mes recherches et quête de savoir.

 

Cependant, je ne peux que constater que, depuis que je suis connecté à internet depuis mon domicile, dans une démarche professionnelle, je peux faire appel à un catalogue plus vaste de livres audios, d’articles de presse numériques, et de matériaux pédagogiques en ligne tels que des conférences, des colloques ou séminaires via Youtube, auxquels je n’aurais pas pu avoir accès ni physiquement, matériellement, ni même savoir leur existence sans cet apport virtuel, numérique.

 

Cela compense parfois un certain manque de culture générale personnelle. Je dois avouer mon ignorance complète de tout un pan de culture geek, que je ne connais ni les livres ni les films de sagas telles que Le Seigneur des Anneaux, Star Wars, Harry Potter, Star Trek, les Simpson, Matrix, et bien d’autres.

 

Que mes accompagnateurs actuels me charrient souvent sur les références basiques à leurs yeux, qui sont nécessaires à la compréhension du Monde d’aujourd’hui.

D’autant plus que mes surveillants et éducateurs, lorsque j’étais adolescent me faisaient déjà la même remarque.

 

Il est vrai que pour moi, suivre un film de deux heures d’affilées est compliqué, et explique pour partie ce manque.

Je préfère passer deux heures à discuter avec des amis et ma famille, ou à me balader en forêt, en bord de mer, entre autres.

 

Mon usage du numérique inclut  mon utilisation des réseaux sociaux, très différente selon moi de celle que vous en faîtes vous-mêmes individuellement.

 

Il est évident que je peux produire le contenu textuel des messages que l’on partage, et que je valide évidemment au préalable, mais que je ne peux encore accéder à la mise en ligne de photos, vidéos, ni au community management, nécessaire à la meilleure diffusion des messages.

 

Je ne connais Twitter que de nom et pour ses polémiques usuelles.

 

Je suis présent à titre individuel sur LinkedIn, Facebook, WhatsApp, pour des usages dissociés.

 

Le premier réseau social me sert à diffuser les informations de l’association Rage d’exister auprès des potentiels clients, ou prescripteurs de mes démarches professionnelles.

 

Pour les autres, c’est évidemment plus pour des usages personnels, familiaux et amicaux, ou de façon logistique lors de déplacements nationaux voire internationaux !

 

Je suis au regret de vous annoncer ne pas être un influenceur célèbre sur Instagram !

 

Pour ce qui est de Youtube, je n’ai pas de chaîne personnelle ni collective.

Toutefois, j’y suis présent de par mes précédentes interventions filmées par d’autres structures, ou des interviews à des médias qui datent d’il y a plusieurs années, quasiment une autre vie par rapport à ma vie actuelle.

 

Là où beaucoup ne voient dans les usages des réseaux sociaux qu’un processus d’abêtissement, l’utilisation du numérique que je peux en faire, ou que je rêve d’en faire, est un outil de “validification” , au sens positif  du terme.

 

A savoir que j’y vois l’avantage énorme de pouvoir diffuser mes valeurs, mon savoir, ma personnalité et mes idées, projets, et compétences, au plus grand nombre en direct comme en replay !

 

Et que par conséquent, cela me donne l’opportunité de pouvoir déconstruire les stéréotypes liés au handicap : je donne alors de ma voix, je me fais entendre, je me montre comme je suis, sans aucune restriction, dans ma pleine mesure !

A la même hauteur ou dans des dispositions techniques, semblables à n’importe quelle autre personne, acteur inconnu de la société, comme ministre de la République.

 

Mon intervention solo aux Universités d’été du CNCPH fin août 2020 en est l’exemple parfait, en live sur Facebook.

A l’inverse de mes années d’études à Vaucresson ou à Nancy, où on me faisait croire que j’étais apte à étudier sans me donner les moyens de l’être !

 

En guise de clôture de ce propos, je vous propose mes conclusions partielles et partiales, comme suit :

 

  • Ce qu’on a écrit et promis sur la “Révolution numérique” me semble en fait ne pas être une révolution, mais une évolution !

 

  • La transition numérique et la transition écologique doivent être menées en liens étroits. Le numérique ne peut plus progresser au détriment de la transition écologique.

 

La biodiversité, les animaux, les plantes, ce qui nous entoure, sont un bien commun précieux.

Nous n’en sommes pas détachés mais pleinement connectés. Il suffit de voir le nombre de sessions dites « de découverte de la nature » ou  sur  « le thème de la détox informatique ».

 

  • A titre personnel, venir ici à Cerisy la Salle, en Normandie me fait toujours le plus grand bien au moral, ainsi qu’à mon appétit, par exemple.

Cela me donne aussi l’occasion de m’évader voir la mer, ce que j’ai fait d’ailleurs lorsque vous visitiez des startups.

 

  • Les algorithmes sont-ils bons pour la santé ?

J’aimerais vous répondre oui, mais je préfère  dire comme Bernard Stiegler, qu’ils sont à la fois remèdes et poisons !

Cependant, j’ose rêver que l’on puisse s’en servir mieux, au profit de la diffusion de nos idées positives.

C’est plus la masse critique de personnes les utilisant pour améliorer et suggérer donc un apport à la connaissance littéraire, artistique, scientifique de la communauté mondiale qu’il faut oeuvrer à former et accompagner.

 

  • A l’horizon de la fin d’année, je peux estimer que mon usage du numérique va progresser et même faire un bond.

 

Sans tout vous dévoiler des projets, que nous menons avec mon équipe Rage d’exister, nous sommes sur le point de lancer un prototype d’initiative innovante, liant numérique, formation, animation des territoires, citoyenneté, et handicap !

 

Dont j’espère pouvoir vous présenter les premiers résultats l’an prochain ici, évidemment.

D’ailleurs, ce partenariat avec l’équipe de design est directement la conséquence d’une rencontre cerysienne lors du colloque sur la traduction !

 

  • Je veux aussi pouvoir m’en servir dans la mise en œuvre des travaux du Conseil sur les questions sémantiques, sociologiques et éthiques que je vais présider au sein du CNCPH.

 

En conclusion :

 

Qu’est ce que l’intelligence ?

 

On parle maintenant d’intelligence des animaux, des arbres, des vivants.

On reconnaît qu’il y a des intelligences différentes chez les humains, qu’il est hasardeux de faire des hiérarchies arbitraires, que le génie n’est plus solitaire …

 

Pourquoi a-t-on été nommer « intelligence artificielle » le produit de nos actes, comme si l’homme voulait dramatiquement continuer à poursuivre son rôle prométhéen, si destructeur ?

 

Oui, il y a de l’intelligence dans le numérique et ses applications, mais c’est notre intelligence !

 

Quel orgueil démentiel que de penser que nous allons produire un nouvel homme « augmenté » par nos seules facultés, sans nous inscrire dans l’inspiration du vivant.

 

Ne devrait- on pas parler « d’intelligence humaine collective étendue », plutôt que d’intelligence artificielle ?

 

N’est-ce finalement pas cela le principal angle mort du numérique ?

 

Je vous remercie chaleureusement pour la qualité de votre écoute. Je me tiens à votre disposition pour toute question.

 

Je ne pourrai peut-être pas y répondre rapidement, mais nous pourrons continuer à en discuter après cette séance.

 

De toute façon, je reste au colloque jusqu’à jeudi après-midi, ce qui nous donnera l’occasion d’échanger plus longuement ensemble lors des déjeuners et dîners avant notre départ.

 

Philippe AUBERT

2 réflexions sur “Conférence 2020 de Philippe Aubert à Cerisy sur les angles morts du numérique”

  1. Un grand bravo Philippe, j’ai énormément d’admiration pour toi! Ne rien lâcher et vivre. Quelle fantastique leçon de vie que tu nous donnes : Merci

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